La fête qui ne mange pas la marche : Éloge d'une sobriété dopaminergique

Comment l'événement collectif peut nourrir une discipline de l'étonnement — au lieu de la dévorer. De Thoreau à la Mad Jacques Trek, plaidoyer pour une sobriété dopaminergique.

J'ai passé 3 jours de trek à la Mad Jacques, en Provence Verte. J'ai adoré prendre ma dose (de marche, de fête, d'amitié). Après l'évènement, j'ai ressenti un manque. Dois-je m'inquiéter ?

J'y allais aussi dans un esprit contemplatif, pour m'étonner du banal, pour laisser surgir l'émerveillement face à la nature. J'en ai tiré un texte. Ca a donc fonctionné, mais pas comme je pensais.


L'étonnement, ce vieux scandale grec

Les Grecs avaient un mot pour ça : θαυμάζειν (thaumazein). Pas la curiosité polie qu'on prête à un enfant devant un insecte. Quelque chose de plus violent — un saisissement, un vertige. Platon le fait dire à Socrate dans le Théétète (155d) : la philosophie commence là, dans cet étonnement [¹]. Aristote reprendra l'idée, presque mot pour mot, au livre A de la Métaphysique (982b12) : c'est par étonnement que les hommes ont commencé, et continuent, à philosopher [²].

Le problème, c'est que cet état ne se commande pas. On ne décide pas de s'étonner. L'habitude — cette grande anesthésiste — nous fait passer devant les choses sans les voir.

Comment, alors, le retrouver ?

Thoreau, sans le mot, mais avec la chose

Henry David Thoreau n'emploie jamais le terme grec. Cherchez « thaumazein » dans Walden : rien. Cherchez chez lui une philosophie de l'étonnement explicite : presque rien non plus.

Et pourtant, l'idée hante son œuvre. Elle prend chez lui un autre nom : l'éveil (awakening).

À la fin de Walden, dans la « Conclusion », il écrit : Only that day dawns to which we are awake. « Seul se lève le jour pour lequel nous sommes éveillés. » [³] Phrase qui ne dit rien d'autre que ceci : ce n'est pas le monde qui manque de splendeur, c'est nous qui dormons devant lui.

Le réveil n'est pas un événement biologique. C'est une disposition. Et Thoreau a découvert, empiriquement, une pratique pour l'entretenir.

L'art de flâner

Dans Walking, son essai posthume publié en juin 1862, Thoreau forge une étymologie un peu fantaisiste mais belle. Le mot anglais sauntering (flâner) viendrait, selon lui, des pèlerins médiévaux qui mendiaient en disant aller à la Sainte-Terre — d'où Sainte-Terrer, devenu Saunterer. Marcher, ce serait donc, étymologiquement, aller vers la Terre Sainte [⁴].

L'image est riche. Elle dit que la marche, quand elle est vraie, n'est pas un déplacement utilitaire — ni transport, ni exercice — mais une disposition à l'égard du monde. Thoreau insiste : la marche dont il parle n'a rien à voir avec « prendre de l'exercice, comme le malade prend ses médicaments à heures fixes » [⁴]. C'est une autre chose : « entreprise et aventure du jour ».

Et il ajoute, sans détour : il lui faut quatre heures par jour, au moins, à flâner [⁴].

Pourquoi la marche favorise l'étonnement

Restons concrets. Pourquoi marcher rendrait-il le regard plus disponible ?

Quelques mécanismes plausibles :

  • La marche désaffaire l'esprit. Tâche motrice automatique, elle libère les ressources attentionnelles sans les saturer.
  • Elle ralentit la perception. À 4 km/h, le monde redevient lisible. Un détail — une mousse, une fissure, un oiseau — a le temps d'exister.
  • Elle expose à l'imprévu. Contrairement au bureau ou à l'écran, environnements clos et prévisibles, la marche multiplie les rencontres sensorielles.
  • Elle désautomatise. Un sentier familier parcouru lentement, sans but, redevient étrange. C'est exactement le mouvement du thaumazein : voir le banal comme s'il était premier.

Thoreau n'avait pas le vocabulaire des sciences cognitives. Il avait l'intuition. Aujourd'hui, les données la confirment.

Ce que disent les neurosciences

Quatre mécanismes au moins, désormais documentés, expliquent pourquoi marcher prédispose à l'étonnement. Trois agissent à court terme — sur l'état mental immédiat ; un quatrième s'inscrit dans la durée et modifie la structure même du cerveau.

1. La marche stimule la pensée divergente. En 2014, Marily Oppezzo et Daniel Schwartz (Stanford) ont publié dans le Journal of Experimental Psychology une étude désormais classique. Sur 176 participants répartis en quatre expériences, ils ont mesuré la créativité (test des usages alternatifs de Guilford) en position assise puis en marche. Résultat : selon les expériences, entre 81 % et 100 % des participants produisent davantage d'idées créatives en marchant qu'assis, et l'effet persiste un court moment après s'être rassis. Plus surprenant encore : marcher sur un tapis dans une salle nue produisait des effets comparables à marcher dehors. Ce n'est donc pas (uniquement) la nature qui agit — c'est l'acte de marcher lui-même [⁵]. 2. La marche active le « réseau du mode par défaut ». Quand l'esprit n'est pas occupé par une tâche dirigée, un réseau cérébral spécifique s'allume : le default mode network (DMN), identifié par Marcus Raichle au début des années 2000. Or ce réseau est aujourd'hui associé à la divagation mentale (mind-wandering), à la pensée auto-référentielle et — c'est le point crucial — à la pensée créative divergente [⁶]. Une étude récente publiée dans Brain (2024), utilisant des enregistrements intracrâniens chez l'humain, a même montré un rôle causal du DMN dans l'originalité des associations créatives : perturber le DMN par stimulation réduit l'originalité des réponses, sans affecter leur fluence [⁷]. La marche, en occupant juste assez le cortex moteur sans solliciter l'attention dirigée, est l'une des activités qui favorisent le mieux ce régime cérébral. 3. La marche restaure l'attention. La théorie de la restauration attentionnelle (Attention Restoration Theory), co-développée par Stephen et Rachel Kaplan dans les années 1980 et formalisée par S. Kaplan en 1995, distingue deux régimes : l'attention dirigée (épuisable, mobilisée par les écrans, les open-spaces, la concentration prolongée) et la fascination douce (soft fascination), sollicitée par des stimuli naturels — bruissement, mouvement des feuilles, jeux de lumière. La seconde permet à la première de se régénérer [⁸]. Marcher en milieu naturel combine les deux conditions : libération de l'attention dirigée et exposition à la fascination douce. C'est précisément ce que Thoreau cherchait en sortant quatre heures par jour. 4. À plus long terme, marcher modifie la structure du cerveau. L'étude de Kirk Erickson et collègues (PNAS, 2011) a montré qu'un an de marche modérée (40 min, 3 fois par semaine) augmente le volume de l'hippocampe d'environ 2 % chez des adultes âgés, là où le déclin annuel attendu est de 1 à 2 % [⁹]. Le médiateur biologique principal serait le BDNF (brain-derived neurotrophic factor), une protéine impliquée dans la plasticité synaptique et la neurogenèse, dont les niveaux s'élèvent rapidement après une activité physique d'intensité modérée à élevée [¹⁰]. Marcher ne se contente pas de créer un état mental favorable — cela entretient, littéralement, l'organe de l'étonnement.

Autrement dit : Thoreau, prescrivant ses quatre heures quotidiennes, avait raison sur quasi tous les plans — cognitif, attentionnel, structurel.

La longue tradition du philosophe-marcheur

Il n'est pas seul. Rousseau, dans ses Rêveries du promeneur solitaire, fait de la marche le seul état où il peut penser. Nietzsche, dans le Crépuscule des idoles (1889), écrit cette phrase devenue lieu commun : Nur die ergangenen Gedanken haben Wert — « seules les pensées qui vous viennent en marchant ont de la valeur » [¹¹].

Kierkegaard marchait dans Copenhague pour digérer ses idées. Plus récemment, Frédéric Gros (Marcher, une philosophie, 2009) et Rebecca Solnit (Wanderlust, 2000) ont prolongé la rêverie [¹²][¹³].

Le motif est constant : on ne pense pas vraiment assis. Ou plutôt, on pense autrement assis — et la pensée qui s'étonne, elle, a besoin du pas.

Ce que cela change pour nous

Notre époque a sédentarisé le regard. Nous passons d'un écran à l'autre, et l'étonnement — quand il survient — est fabriqué par algorithme, calibré pour la dopamine, jamais pour la contemplation.

Thoreau, lu aujourd'hui, est moins un nostalgique des bois qu'un diagnosticien précoce. Sa prescription est presque triviale : sortir, marcher, sans destination, sans podcast, sans compte de pas. Laisser le monde redevenir bizarre.

C'est peut-être ça, le thaumazein moderne : non pas trouver des choses extraordinaires, mais retrouver le pouvoir de s'étonner des ordinaires.

Reste qu'à prendre cette prescription au sérieux, une question revient : faut-il marcher seul ? La tradition qu'on vient de parcourir le suggère assez nettement. Rousseau écrit ses Rêveries du promeneur solitaire ; Thoreau s'enferme à Walden ; Nietzsche use ses bottes dans les sentiers de l'Engadine ; Kierkegaard arpente Copenhague à ses heures. La marche qui éveille semble demander, à minima, un certain isolement.

Or notre époque a inventé autre chose : des marches collectives, festives, organisées comme des événements. Raids, ultra-trails, randonnées-festivals. On y vient en groupe, on y dort en groupe, on y danse à l'arrivée. La marche s'y socialise et s'y met en scène. Que devient le thaumazein dans une configuration pareille ?


Et la marche festive contemporaine ?

Si la marche solitaire est le dispositif thoreauvien de l'éveil, peut-on encore parler du même éveil quand on marche en troupe organisée, vers un festival d'arrivée ? Le rite collectif vient-il s'y greffer ou s'y substituer ?

La Mad Jacques Trek peut servir d'exemple. Créée en 2017 par le collectif DavaïDavaï, elle se revendique d'une formule simple : sport, fête, lien humain. Pas de chronomètre, pas de classement. Une dizaine d'éditions par an, des parcours de 24 à 55 km, un bivouac collectif d'environ 150 tentes, un festival d'arrivée avec marché de producteurs, danses traditionnelles et DJ [¹⁴]. La maxime affichée — « se présenter en invité, plutôt qu'en conquérant » — résume une posture qui se veut éthique avant d'être sportive.

Sur le papier, beaucoup colle au propos thoreauvien. Le refus du sport-médecine est explicite, comme Thoreau refusait de marcher « à la manière du malade qui prend ses médicaments à heures fixes ». La logique bas-carbone (train pour rejoindre le départ, producteurs locaux, frugalité du bivouac) prolonge naturellement la critique de l'écran et de la dopamine algorithmique. On pourrait croire que la randonnée-festival est devenue le passage à l'acte collectif du programme de Walden.

Et pourtant.

Compatible en surface, opposée en profondeur

Le saisissement dont parle Platon, et qu'on a tenté de retrouver chez Thoreau, est un événement intérieur. Il demande du silence, de l'espace, de la disponibilité attentionnelle. Or un bivouac de cent cinquante tentes pressées à un mètre les unes des autres n'est ni silencieux, ni spacieux, ni propice à la rêverie. Le dispositif spatial du rite collectif est l'envers du dispositif spatial thoreauvien.

Le détail compte d'autant plus que la théorie de Kaplan, qu'on a citée plus haut, repose sur le contraste entre attention dirigée et fascination douce. La fascination douce vit du bruissement, du mouvement des feuilles, des jeux de lumière. Les concerts, les DJ sets, l'animation du marché : c'est l'inverse — une fascination saturée, sociale, dont on sort vidé plutôt que reposé. Le troisième mécanisme attentionnel qu'on a décrit comme central est, dans cette configuration, désamorcé.

Reste l'essentiel. Thoreau prescrit de marcher sans destination, sans podcast, sans compte de pas. La randonnée organisée fonctionne sur l'inverse, avec son itinéraire balisé, ses étapes datées, et son festival comme horizon. L'arrivée n'y est pas l'accident d'une marche entreprise pour elle-même ; elle en est le ressort.

Ce qu'on tient là, en somme, c'est une compatibilité de surface (refus de l'utilitaire, sobriété, posture d'invité) qui recouvre une incompatibilité de fond. La marche festive célèbre ce que faisait Thoreau, mais à travers un dispositif qui démonte tous les mécanismes par lesquels la marche thoreauvienne produisait ses effets. Elle honore la valeur en supprimant la méthode.

Faut-il pour autant condamner ces rites ? Une catégorie philosophique permet de poser le problème autrement.

L'événement comme pharmakon

Platon, dans le Phèdre, désigne l'écriture par le mot pharmakon : à la fois remède contre l'oubli et poison de la mémoire vive. Jacques Derrida a fait de cette ambivalence l'une des matrices discrètes de la pensée occidentale [¹⁵] ; Bernard Stiegler, plus tard, en a tiré la thèse que toute technique humaine, du langage à internet, est pharmacologique. Elle soigne ou empoisonne, selon la dose et l'usage qu'on en fait.

Le rite collectif de la marche obéit à la même logique. Il peut nourrir une pratique régulière ou s'y substituer. Ce n'est pas l'événement lui-même qui décide ; c'est le rapport qu'on entretient avec lui.

Côté toxique, le scénario est connu. L'événement finit par remplacer la pratique qu'il était censé inspirer. L'intensité collective rend le banal fade par contraste, et la sortie du dimanche perd sa saveur. La dopamine festive se substitue à la dopamine algorithmique sans changer de régime — on a juste troqué l'écran contre la rave. Et l'on confond peu à peu le goût du collectif intense avec un goût pour la marche elle-même.

Côté remède, le scénario est tout aussi plausible. L'événement autorise socialement la marche-disposition, qui sans lui resterait suspecte aux yeux de l'entourage (« tu as marché six heures sans rien faire ? »). Il installe le corps, le sac, le bivouac, le rapport au froid et à l'effort. Il produit un réservoir d'images qu'on réactive seul, plus tard. Il structure une année — non plus comme dose à attendre, mais comme rendez-vous à honorer.

Les deux scénarios cohabitent dans le même rite. La question utile n'est donc pas de savoir si l'événement est bon ou mauvais en soi, mais de chercher la thérapeutique qui transforme l'un en l'autre.

Désirer la fête, ou la goûter : deux dopamines

La neurobiologie de l'addiction fournit ici un outil étonnamment utile. Kent Berridge et Terry Robinson, à l'Université du Michigan, ont travaillé dès les années 1990 à distinguer deux systèmes dopaminergiques qu'on confondait jusque-là, et qu'ils ont reformalisés ensemble en 2016 [¹⁶]. D'un côté, le wanting — la dopamine d'avant la récompense, celle de l'attente, qui se renforce avec la répétition et fabrique la boucle addictive. De l'autre, le liking — la dopamine du plaisir vécu, qui ne demande pas à être répétée pour exister et reste étonnamment stable au fil du temps.

On peut être pleinement attaché à ce qu'on vit sans en réclamer la répétition. C'est le liking sans wanting. À l'inverse, on peut être traversé d'une attente sans fin sans éprouver grand-chose dans le moment où on consomme. C'est, à peu près, la définition contemporaine de l'addiction.

La sobriété dopaminergique consiste à tenir la première posture contre la seconde. Ce n'est ni l'ascèse ni la méfiance du plaisir : c'est un travail plus fin, qui consiste à désarmer l'attente sans renoncer à la jouissance du moment. On apprend à goûter sans réclamer.

Dans le cas de la marche festive, la ligne passe précisément par l'anticipation. La fête peut être goûtée. Le bivouac peut être joyeux. Le DJ peut faire danser. Mais si, dans les semaines qui précèdent l'événement, l'attente se met à gonfler — si on commence à compter les jours, à parler de la « prochaine » avec ce ton de fébrilité un peu trop vif — c'est que le pharmakon est en train de basculer. La marche régulière, pour bien faire, doit calmer l'attente. Pas l'alimenter.

Le récit personnel contre l'expérience-produit

Une autre protection vient du côté de la philosophie du sujet. Paul Ricœur, dans Soi-même comme un autre (1990), a montré que l'identité d'une personne tient moins à l'addition de ses expériences qu'au fil qui les relie en un récit cohérent : c'est ce qu'il appelle l'identité narrative [¹⁷]. Charles Taylor, dans Les sources du moi (1989), avait avancé une thèse parallèle depuis un autre versant — pas d'identité moderne sans structure narrative qui la soutienne [¹⁸].

L'enjeu, ici, devient concret. Une expérience isolée est consommable : c'est précisément ce que le marketing fabrique, des moments interchangeables, comparables, partageables, donc captables. Une expérience insérée dans un récit personnel résiste mieux à cette capture, parce qu'elle n'est plus une unité de comparaison mais un chapitre d'une trajectoire que personne d'autre ne vit exactement de la même manière. Elle devient, en un sens, inappropriable.

Si la grande marche annuelle s'inscrit dans le tissu d'une année — marches solitaires hebdomadaires, carnet de bord, rencontres, saisons traversées — elle prend place dans une histoire singulière et ne peut plus se réduire à un produit. Elle est une station, pas une finalité. L'année de marche nourrit l'événement ; l'événement, en retour, irrigue l'année.

À l'inverse, si elle est la marche de l'année — sans amont, sans aval, sans rien autour — elle devient cannibalisable. Une expérience-produit, autour de laquelle le wanting s'installe en boucle. Le marketing fait le reste.

De la sobriété carbone à la sobriété dopaminergique

La cohérence éthique des grandes randonnées contemporaines peut alors être étendue. Beaucoup revendiquent une sobriété carbone : on s'y rend en train, on y mange local, on y vit frugalement le temps d'un week-end. C'est honorable. C'est aussi insuffisant si, dans le même mouvement, on sature ses propres circuits attentionnels et émotionnels.

Réduire le carbone tout en alimentant la course à la dopamine, c'est faire de l'écologie d'un côté en la défaisant de l'autre. Le geste qui rend la sobriété cohérente ne s'arrête pas aux émissions de CO₂. Il s'étend à l'attention, au plaisir, et à la manière dont on raconte sa propre vie. Sobriété carbone, sobriété attentionnelle, sobriété dopaminergique : c'est un même mouvement, sur plusieurs plans différents.

La contribution philosophique d'une marche festive bien menée n'est peut-être pas tant de produire une nouvelle écologie de week-end que d'articuler discrètement ce qu'Yves Citton ou Hartmut Rosa ont appelé une écologie de l'attention. Ralentir, recentrer, faire de la place pour la résonance plutôt que d'aligner les stimulations [¹⁹].

Vue sous cet angle, la Mad Jacques peut être bien plus qu'un week-end joyeux : un prétexte éthique, un lieu où l'on rencontre la sobriété élargie en situation. Reste à ne pas trahir l'idée en surchauffant la célébration.

Fêter par gratitude, pas par manque

Un dernier déplacement permet de boucler. Le rite peut soigner s'il opère un retournement dans le temps.

L'événement-poison regarde devant lui. On l'attend, on s'y prépare, on en parle dans les semaines qui précèdent, on en compte les jours. Le calendrier est aimanté par cette échéance qui finit par déborder sur tout. C'est la dopamine du wanting.

L'événement-remède regarde derrière. Il célèbre ce qui a été : l'année de marche, les sentiers parcourus, les hivers traversés, les rencontres faites. C'est une cérémonie de gratitude. On y vient pour fêter une discipline tenue toute l'année, pas pour combler son absence.

La gratitude a, soit dit en passant, une propriété précieuse pour ce qu'on cherche ici : elle résiste à l'accoutumance. Contrairement aux récompenses-dose, qui demandent une intensité croissante pour produire le même effet, on peut être reconnaissant chaque jour sans s'y habituer. Elle ne mobilise pas les mêmes circuits que le craving : plutôt le cortex préfrontal médian, et le versant valorisation positive du cingulaire antérieur, que les versants liés à l'anticipation et au manque.

Ce n'est pas un détail. C'est la condition qui fait basculer le rite : de la dose à la célébration, du wanting au liking, du poison au remède.

Un test simple permet de vérifier. Le lundi matin qui suit la grande marche, le sentier familier paraît-il plus étrange, ou plus fade ? S'il est plus étrange, si le banal s'est remis à respirer, l'événement a soigné. S'il est plus fade, si le retour est terne et qu'on rêve déjà du suivant, il a cannibalisé.

Vers une éthique élargie de l'attention

Ce qu'on a dit de la marche festive ne lui est pas propre. Conférences inspirantes, retraites silencieuses, salons professionnels, festivals d'idées, week-ends de coaching, voyages organisés : chacun de ces dispositifs prétend nourrir une pratique régulière — pensée, présence, profession, contemplation — et chacun peut, par sa propre intensité, finir par dévorer ce qu'il prétendait alimenter.

La question devient générique. Quels sont les rites qui ne cannibalisent pas la pratique qu'ils célèbrent ?

Ce sont, à peu de chose près, ceux qu'on aborde par gratitude et pas par manque, ceux qu'on insère dans un récit personnel au lieu de les consommer comme moments isolés, ceux dont l'anticipation reste calme, ceux qui regardent vers ce qui a été plutôt que vers ce qui sera. Le test du lendemain reste la mesure la plus fiable : si l'on retrouve le banal avec plus de fraîcheur, le rite a soigné ; si on le retrouve fade et qu'on rêve déjà du prochain, il a cannibalisé.

Le thaumazein moderne, alors, ne se résume plus tout à fait au programme thoreauvien d'origine — solitude, lenteur, austérité. Il s'élargit en une éthique d'ensemble : sobriété carbone, sobriété dopaminergique, sobriété narrative, fascination douce. Une écologie de l'attention dont la marche, sans doute, reste la meilleure école et le meilleur test.

La marche festive, sous cet angle, peut être bien plus qu'un événement. Une station, une cérémonie, un moment où se rejouent ensemble les attaches qu'on cultive seul le reste de l'année. À condition seulement de respecter le pacte que tous les rites passent silencieusement avec leurs participants, et que beaucoup trahissent : être célébrée par gratitude, jamais consommée par manque.

C'est sans doute ce qui distingue, en fin de compte, les fêtes qu'on aime de celles qui finissent par nous user.

« So we saunter toward the Holy Land. » — Thoreau, Walking [⁴]

Sources et renvois

[¹] Platon, Théétète, 155d. Socrate à Théétète : « C'est tout à fait le propre du philosophe que cet état : s'étonner (to thaumazein). La philosophie n'a pas d'autre commencement. » Texte grec et discussion : Wonder and the Marvellous from Homer to the Hellenistic World, Cambridge University Press. URL :

[²] Aristote, Métaphysique, A, 982b12–15 : διὰ γὰρ τὸ θαυμάζειν οἱ ἄνθρωποι καὶ νῦν καὶ τὸ πρῶτον ἤρξαντο φιλοσοφεῖν. Référence vérifiée dans la même source que [¹], ainsi que dans Church Life Journal (Univ. Notre Dame) :

[³] Henry David Thoreau, Walden; or, Life in the Woods, Ticknor and Fields, Boston, 1854, chapitre « Conclusion ». Texte intégral consultable sur Project Gutenberg et Lit2Go (University of South Florida) :

[⁴] Henry David Thoreau, Walking, conférence donnée au Concord Lyceum le 23 avril 1851, publiée à titre posthume dans The Atlantic Monthly, juin 1862. Texte intégral sur Project Gutenberg :

[⁵] Marily Oppezzo & Daniel L. Schwartz, « Give Your Ideas Some Legs: The Positive Effect of Walking on Creative Thinking », Journal of Experimental Psychology: Learning, Memory, and Cognition, vol. 40, n° 4, 2014, p. 1142–1152. PDF accessible :. Communiqué de l'APA :

[⁶] Roger E. Beaty et al., « Creativity and the default network: A functional connectivity analysis of the creative brain at rest », Neuropsychologia, vol. 64, 2014, p. 92–98. Article accessible sur PubMed Central :

[⁷] Eleonora Bartoli, Ben Shofty et al., « Default mode network electrophysiological dynamics and causal role in creative thinking », Brain, vol. 147, n° 10, 2024, p. 3409–3425. Étude par stéréo-EEG intracrânien chez 13 patients, démontrant un rôle causal du DMN dans la pensée divergente. Accessible :— version PMC :

[⁸] Stephen Kaplan, « The restorative benefits of nature: Toward an integrative framework », Journal of Environmental Psychology, vol. 15, 1995, p. 169–182. Voir aussi la synthèse de Williams et al. (2018), « Conceptualising creativity benefits of nature experience » :

[⁹] Kirk I. Erickson et al., « Exercise training increases size of hippocampus and improves memory », Proceedings of the National Academy of Sciences (PNAS), vol. 108, n° 7, 2011, p. 3017–3022. Accessible :

[¹⁰] Mohamed Hesham Khalil, « The Impact of Walking on BDNF as a Biomarker of Neuroplasticity: A Systematic Review », Brain Sciences, vol. 15, n° 3, 2025, art. 254. Accessible :

[¹¹] Friedrich Nietzsche, Götzen-Dämmerung (Crépuscule des idoles), 1889, section « Maximes et flèches », §34 : Nur die ergangenen Gedanken haben Wert. Texte allemand et traductions vérifiés sur Wikiquote :

[¹²] Frédéric Gros, Marcher, une philosophie, Flammarion, Paris, 2009.

[¹³] Rebecca Solnit, Wanderlust: A History of Walking, Penguin, 2000.

[¹⁴] Site officiel de la Mad Jacques :. Pour le format Trek et les éditions 2026 (Trek Roya 27-31 mai, Trek Provence Verte 8-10 mai, Trek Cotentin 25-27 sept., Trek Queyras 9-11 oct., etc.), voir la rubrique « Les courses ». Présentation synthétique et retours de presse : Provence-Alpes-Côte d'Azur Tourisme,; Toporando (RETEX Trek Roya),.

[¹⁵] Jacques Derrida, « La pharmacie de Platon », in La dissémination, Seuil, 1972 (texte initialement publié dans Tel Quel, 1968). Pour le développement contemporain du concept, voir Bernard Stiegler, Ce qui fait que la vie vaut la peine d'être vécue : de la pharmacologie, Flammarion, 2010.

[¹⁶] Kent C. Berridge & Terry E. Robinson, « Liking, wanting, and the incentive-sensitization theory of addiction », American Psychologist, vol. 71, n° 8, 2016, p. 670–679. Accessible :

[¹⁷] Paul Ricœur, Soi-même comme un autre, Seuil, Paris, 1990, en particulier la cinquième et la sixième étude sur l'identité narrative.

[¹⁸] Charles Taylor, Sources of the Self: The Making of the Modern Identity, Harvard University Press, Cambridge, 1989. Édition française : Les sources du moi, Seuil, 1998.

[¹⁹] Hartmut Rosa, Résonance. Une sociologie de la relation au monde, La Découverte, Paris, 2018 (édition allemande originale 2016). Voir aussi Yves Citton, Pour une écologie de l'attention, Seuil, 2014.


Note méthodologique : les citations classiques (Platon, Aristote, Thoreau, Nietzsche) ont été vérifiées dans leurs sources primaires accessibles en ligne. Les références scientifiques (Oppezzo & Schwartz, Beaty, Bartoli-Shofty, Kaplan, Erickson, Khalil, Berridge & Robinson) sont des publications évaluées par les pairs, accessibles via les liens fournis. Les références à Derrida, Stiegler, Ricœur, Taylor, Rosa et Citton pointent vers leurs ouvrages, dont les thèses sont mobilisées sans citation directe.